La Campagne d'Egypte



Qu'est-ce qui destinait, aux dernières lueurs d'un XVIII ème siècle déclinant, les héros de Montenotte, de Castiglione et d'Arcole, à aller verser leur sang à l'ombre des Pyramides quatre fois millénaires ? Aucun parmi les combats légendaires livrés aux frontières de la République naissante ne devait ressembler à ceux d'Egypte. Ici, nulle invasion à repousser, nulle terre à défendre : l'armée d'Italie reconvertie allait, sur les traces de César et d'Alexandre, conquérir le delta du Nil. Pour la plus grande gloire du Directoire, de la science... et surtout de son déjà célèbre général en chef.
Les dates-clés :
19 mai 1798 : L'armée d'Orient quitte Toulon
1er juillet 1798 : Arrivée en Egypte
21 juillet 1798 : Victoire des Pyramides
1er août 1798 : Défaite de la flotte dans la baie d'Aboukir
16 avril 1799 : Victoire du Mont-Thabor
25 juillet 1799 : Victoire terrestre d'Aboukir
23 août 1799 : Départ de Napoléon pour la France
L'Armée d'Orient
A l'automne 1799, l'armée française ne manque pas de figures marquantes. Déjà les victoires de la jeune République dans les plaines de Flandres et du Pô avaient révélé des hommes prometteurs qui devaient rester dans l'Histoire sous le nom de Masséna, Augereau, Lannes, Moreau, Jourdan, Kléber, Murat, ... Mais jamais aucun de ces braves ne rivaliserait en gloire avec le général en chef de l'armée d'Italie. En un an et demi, il avait rétabli une situation désespérée dans la Cisalpine, avait battu les Piémontais puis les Autrichiens, enlevé Milan, Mantoue, Vérone, puis traversé les contreforts des Alpes autrichiennes et, à deux doigts de prendre Vienne, avait signé une paix dont il devait seul récolter les lauriers. De tels faits d'armes ne pouvaient que lui attirer la sympathie et l'admiration d'un peuple las de la guerre et assurer à ce jeune général corse un avenir radieux. Son nom ? Napoléon Bonaparte.
Le Directoire, plus perspicace qu'à l'accoutumée, sentant naître sous les allures martiales du vainqueur de hautes ambitions politiques, n'a eu de cesse durant toute la campagne d'essayer de modérer sa popularité grandissante. Si bien que pour garantir sa propre autorité, il lui faut l'éloigner. De son côté, Bonaparte a pleinement conscience de son succès. Mais il ne se sent pas encore prêt à prendre le pouvoir. Il doit consolider son ascension de la manière qu'il connaît le mieux : en faisant la guerre.
C'est le Directoire lui-même qui va exaucer son souhait : le 26 octobre, il est nommé à la tête de l'Armée d'Angleterre, destinée à franchir la Manche pour aller chercher la paix à Londres. Pour la première fois, Napoléon se lance dans une inspection des côtes en vue de préparer un débarquement. Sa conclusion est sans appel : pour l'heure, il faut renoncer au projet. Le filet tendu entre la Bretagne et Calais par une Royal Navy au mieux de sa forme est encore trop hermétique pour que l'armée révolutionnaire ait une chance de poser le pied sur les plages anglaises. Pour satisfaire sa quête de renommée, il lui faut donc se tourner vers un autre front. Bien vite, il songe à l'Orient, "d'où viennent toutes les grandes gloires" selon son expression. Reste à convaincre le Directoire. Rien de plus facile : les cinq directeurs ont beau écouter avec complaisance les arguments de Napoléon qui leur fait miroiter les avantages commerciaux d'une annexion de l'Egypte, rien ne compte plus pour eux que d'éloigner le populaire général. Aussi sont-ils déjà tout acquis à la cause.
Napoléon, élu depuis quelques mois à l'Institut - classe des sciences physiques et mathématiques - profite de l'occasion pour emmener 150 savants renommés qui étudieront les restes de la civilisation égyptienne antique et donneront naissance à l'égyptologie. Le 19 mai 1798, avec une armée de 35 000 hommes répartis sur 400 navires, il embarque à Toulon. Bien peu parmi les troupes savent que leur périple ne s'arrêtera que sur les rivages d'Alexandrie.


Bonaparte contre Nelson
Le grand danger durant cette traversée d'Ouest en Est de la Méditerranée est la flotte britannique de l'amiral Nelson. Le 1er juin 1798, alors que l'escadre française longe la côte de la Sardaigne, Nelson arrive en vue de la rade de Toulon, vide depuis plus de deux semaines. Il met alors le cap vers l'Italie. Le pari est risqué : si son adversaire n'y est pas, il risque de perdre un temps précieux et verra disparaître toutes ses chances de l'intercepter avant son débarquement final quelque part sur les côtes de la Méditerranée.
Le 9 juin, Napoléon et son armée arrivent à Malte. Il faut réapprovisionner les stocks d'eau potable avant de reprendre le voyage vers le Levant. Les autorités de La Valette y consentent, à condition que seuls deux navires à la fois entrent dans le port. Impensable pour Napoléon, à l'heure où Nelson risque de surgir à l'horizon à chaque instant. Il décide alors d'ouvrir les hostilités et de s'emparer de l'île par la force, même si elle est réputée imprenable. Après tout, Alexandre en son temps n'est-il pas venu à bout de la citadelle de Tyr qui bénéficiait de la même réputation ? Après dix jours de siège, Malte dépose enfin les armes et, le 19 juin, la flottille revigorée repart vers l'Est, au grand désespoir des fantassins qui pensaient que la prise de l'île était l'objectif de l'expédition.
Nelson, de son côté, après avoir recherché Napoléon du côté de Naples puis avoir poussé dans la partie orientale de la Méditerranée, inspecte la rade d'Alexandrie le 28 juin. Constatant une nouvelle fois l'absence de la flotte française, il repart vers l'Ouest pour aller jeter un coup d'oeil au large de la Sicile. Le grand amiral pouvait-il deviner qu'à peine trois jours plus tard, le 1er juillet 1798, l'armée qu'il a cherchée partout débarquerait insolemment à l'endroit même où il s'était arrêté ? Décidément, Napoléon n'avait jamais autant eu raison de croire en sa bonne étoile.


Sous le regard des siècles


Après un mois et demi de mer, le périlleux voyage de l'Armée d'Orient est enfin terminé. Alors que les hommes rejoignent petit à petit la terre, les généraux de Bonaparte prenaient conscience de la précarité de leur situation. Sans chevaux, sans artillerie et presque sans eau, il leur faut s'emparer de la ville la plus proche, Alexandrie, au plus vite. Là, on trouvera de quoi entamer la campagne. A l'aube du 2 juillet, Kléber, Bon et Menou prennent d'assaut la mythique cité antique, qui ne tardera pas à tomber aux mains des envahisseurs. Car c'est ainsi que Napoléon est perçu par les populations locales : il s'adresse aux notables et les assure qu'il ne vient pas pour détruire leur religion mais pour les débarrasser de l'occupant mamelouk.
A l'époque, l'Egypte n'est pas une nation autonome mais une province de l'Empire Ottoman. Or ce statut est tout théorique au moment de l'expédition. Dans les faits, ce sont les Mamelouks - dix à douze mille chrétiens d'Orient réduits en esclavage puis affranchis par les Turcs - qui dominent la région. En se présentant comme leur ennemi, Napoléon ne peut être vu que comme un libérateur par le peuple égyptien - à condition que ses actes soient à la hauteur de ses promesses.
Avec son énergie coutumière, Bonaparte s'y emploie sans perdre plus de temps. Après avoir réorganisé l'administration d'Alexandrie et reconstitué sa cavalerie, il envoie la division Desaix vers le Caire, à travers le désert de Bahyreth. Les soldats de l'an II font alors connaissance avec le rude climat de ces contrées orientales. La soif, la chaleur, le sable accablent l'armée française. Le 7 juillet, laissant Kléber à Alexandrie, Bonaparte prend à son tour la route de la capitale égyptienne et entame la traversée de près de deux cents kilomètres de désert dans des conditions épouvantables. Cet éprouvant traitement sème les graines de la révolte dans le coeur des troupes révolutionnaires et l'on voit des généraux pourtant valeureux comme Dumas - le père d'Alexandre - maugréer dans le dos du général en chef. Malgré ces difficultés, la jonction avec Desaix s'opère bientôt au milieu des sables.
13 juillet 1798. Les savants n'accompagnent pas l'armée dans le désert et remontent le Nil à bord de petites embarcations. A Cheibress, la flottille est assaillie par des janissaires, bientôt rejoints par un fort parti de cavaliers mamelouks. Napoléon se précipite au secours de ses compatriotes et fait disposer ses cinq divisions en autant de carrés, état-major au centre, canons aux angles. Au cours des guerres de la Révolution et de l'Empire, on ne trouvera jamais une parade aussi efficace contre une charge de cavalerie; les mamelouks ne parviennent pas à pénétrer la formation d'infanterie et, condamnés à en faire le tour pour tenter d'y trouver une brèche, sont fusillés à bout portant par les fantassins. Alors que la Marseillaise retentit, les mamelouks refluent en désordre sous le feu de l'artillerie française. Ce bref combat servira de répétition à la célèbre bataille qui va suivre.



Napoléon reprend sa progression vers le Sud-Est et arrive en vue des pyramides le 21 juillet. A nouveau, il va falloir affronter les Mamelouks. Leur chef, Mourad Bey, a rassemblé 45 000 hommes dont 10 000 cavaliers. Bonaparte et ses 30 000 soldats sont en nette infériorité numérique. Il fait former les carrés comme à Cheibress et motive ses troupes lors du plus fameux discours d'une carrière qui n'en manque pas : "Soldats, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent !" Sur ce, la cavalerie mamelouk s'ébranle et charge les positions françaises. Une fois de plus, celles-ci se muent en forteresses imprenables et repoussent les assauts ennemis. Bonaparte exploite son avantage et lance à leur poursuite son infanterie qui, dans un même élan, enlève les positions fortifiées par Mourad Bey le long du Nil. Il ne reste plus aux débris de la cavalerie orientale qu'à se replier une nouvelle fois vers le Sud. Pour l'armée française, la route du Caire est ouverte.
Le Sultan "El-Kébir"
Le 24 juillet, le conquérant fait son entrée au Caire. Comme à Alexandrie, il assure les habitants de ses bonnes intentions et entreprend de réformer l'appareil politique égyptien. Il réorganise l'administration défaillante et rétablit l'ordre public en réprimant durement les insurrections. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ne s'agit pas de substituer intégralement aux institutions locales de nouvelles institutions à l'européenne. Au contraire, tout repose sur un savant mélange entre respect du fonctionnement traditionnelet apport de la civilisation occidentale pour essayer de devenir non pas le maître mais l'ami du peuple conquis. Cette manière de "gagner les coeurs et les esprits" selon la formule consacrée est encore utilisée, avec bon nombre de nuances et de variantes, dans les opérations de contre-insurrection modernes.
Après la prise du Caire, la Basse et la Moyenne-Egypte tombent comme des fruits mûrs. A l'Est, il faut faire face à Ibrahim Bey, un des deux vaincus des Pyramides, qui est parvenu à rassembler assez de troupes pour se montrer menaçant. Bonaparte l'écrase à Belbeiss le 8 août puis charge Desaix de poursuivre vers le Sud et d'enlever la Haute-Egypte à Mourad Bey. A son tour, avec davantage d'ampleur, le futur héros de Marengo va appliquer les principes de pacification qui le feront bien vite connaître de la population comme le "Sultan Juste". En parallèle, le 7 octobre, il bat à Sediman les restes de l'armée mamelouke.
Mais un désastre va venir assombrir le bilan de ce début de campagne plutôt prometteur. L'amiral Nelson, après avoir sillonné la Méditerranée en tous sens depuis quatre mois, va enfin parvenir à mettre la main sur la flotte française. Le 1er août 1798, fort de 15 vaisseaux, il surgit dans la baie d'Aboukir où mouillent les 17 navires de l'amiral Brueys. Attaqués par surprise et pris entre deux feux par un Nelson qui leur fait chèrement payer la moindre erreur, les marins français sont forcés d'admettre leur défaite, malgré la résistance héroïque du Tonnant qui ne déposera les armes que le lendemain.
La bataille navale d'Aboukir est un désastre pour l'expédition d'Egypte. Non seulement la flotte est perdue, mais l'armée d'Orient est prise au piège au Levant, ne pouvant plus regagner la métropole. Lorsqu'il l'apprendra le 14 août, Napoléon aura ce mot célèbre : "Nous n'avons plus de vaisseaux, eh bien ! Il faut mourir ici ou en sortir grands comme les Anciens."



Bloqué en Egypte, Bonaparte poursuit son oeuvre de modernisation du pays. Il crée un "divan", c'est-à-dire un conseil de gouvernement, au Caire et partage les "technologies" occidentales comme le moulin à eau ou d'autres plus simples comme la brouette. Ses efforts finissent par payer : il est apprécié par la population, qui le surnomme le "Sultan El-Kébir" - "le Grand". Il pense d'abord porter le turban et le costume associés à son titre, mais doit renoncer après les moqueries de son état-major... Il préside la fête du Nil le 18 août puis fonde l'Institut d'Egypte le 20. Les savants, de leur côté, poursuivent leurs investigations scientifiques dans le delta. Ils étudient les Pyramides, le Sphinx et, en juillet 1799, ils découvriront la pierre de Rosette qui permettra à Champollion de décrypter les hiéroglyphes en 1822.
La bonne entente qui semble pérenne entre les conquérants et les autochtones ne va pas tarder à voler en éclats. Le 21 octobre, la population du Caire se soulève. Le général Dupuy est tué, un des aides de camp du général en chef est massacré puis jeté en pâture aux chiens. Malheureusement pour les révoltés, la manière de rendre la justice figure parmi les traditions que Napoléon a cru devoir conserver. L'émeute va donc être réprimée à l'Orientale. Le général Bon reçoit l'ordre de détruire la grande mosquée, Berthier celui d'exécuter tous les captifs pris l'arme à la main. A l'issue de ces journées sanglantes, Napoléon choisit de se montrer magnanime en pardonnant aux membres du divan et, dans le même temps, fait décapiter impitoyablement les responsables de l'insurrection.
La Campagne de Palestine
Si avant l'arrivée de Napoléon l'Egypte était dans les faits sous la domination des Mamelouks, il s'agissait administrativement d'une province de l'Empire Ottoman. Ce n'est que six mois après le débarquement de l'Armée d'Orient que la "Sublime Porte" se préoccupe du sort de ses territoires méridionaux. Le 5 décembre, l'Empire s'allie à la Russie puis au Royaume-Uni et rejoint la deuxième coalition. Déjà les armées turques descendent de Syrie et marchent vers le Caire.
Fidèle à ses principes militaires, Napoléon décide de prendre l'initiative et passe à l'offensive. Le 24 janvier 1799, après avoir rassemblé 13 000 hommes - l'Armée de Syrie -, il se dirige vers la Palestine. Comme début juillet, les troupes doivent traverser les étendues désertiques d'Egypte et souffrent de la chaleur et de la soif. Le 17 février, l'armée arrive devant le fort d'El-Arich qui tombe au bout de deux jours de combats. Poursuivant sur sa lancée, Bonaparte enlève Gaza, où il interdit le pillage, puis met le siège devant Jaffa le 4 mars.
Alors que les lignes de circonvallation se mettent en place autour de la cité chargée d'histoire, le général en chef se prend à rêver à de nouvelles conquêtes. Une fois la victoire acquise, il s'emparera de la Syrie, traversera la Cilicie et l'Anatolie puis soumettra, au terme de son périple, la capitale de l'Empire Ottoman : Constantinople. Mais la réussite de cet ambitieux projet reste subordonnée à la prise des places fortes qui longent la côte de la Méditerranée orientale. Pour l'heure, la priorité est donc de capturer la ville de Jaffa.
Il envoie un parlementaire pour négocier les conditions d'une capitulation sans effusion de sang mais celui-ci tarde à revenir. Et pour cause : au bout de quelques instants, sa tête tranchée orne les murailles de la citadelle. L'armée, habituée à combattre à l'occidentale, est excédée par les exactions qui se succèdent depuis son arrivée en Egypte. En conséquence, l'assaut est donné, brutal et vengeur, avec ordre de ne pas faire de prisonniers. Puis un terrible pillage répressif s'abat sur la ville après sa capture. Envoyé par Bonaparte pour faire cesser ce pillage, Eugène de Beauharnais ramène - malgré les consignes - 3 000 défenseurs qui ont déposé les armes sous promesse d'avoir la vie sauve. Ce qui vient poser un grave problème au général en chef...
Impossible de les conserver avec lui, les vivres ne sont déjà pas assez nombreux pour l'Armée. Alors les libérer ? Ils auraient tôt fait de reprendre les armes. D'autant plus que 500 hommes parmi eux avaient déjà été libérés après El-Arich et, en dépit de leurs promesses de cesser la lutte, avaient récidivé. Il ne reste plus qu'une seule solution : les exécuter un par un. Après tout, les ordres donnés en début de bataille ne stipulaient-ils pas que tout combattant serait passé par les armes ? Pendant trois jours, l'état-major délibère et ne parvient pas à trouver d'alternative à cette effroyable décision. Bonaparte retire du lot les 500 Egyptiens et les renvoie chez eux, puis ordonne la mise à mort du reste de la troupe.


Le 11 mars, la peste frappe les rangs de l'armée française. Près de 700 hommes s'apprêtent à y succomber, malgré le dévouement du médecin Desgenettes. Pour redonner courage aux valides, Bonaparte, dans une scène célèbre, pénètre dans l'espace confiné où sont soignés les pestiférés et, au mépris du risque de contagion, aide à transporter un malade d'un bout à l'autre de la chambre.
Trente-trois ans plus tard, en 1832, le président du Conseil Casimir Perier voudra se prêter au même exercice en visitant l'Hôtel-Dieu à Paris, lors d'une épidémie de choléra. Mal lui en prit : il sera contaminé à son tour et expirera cinq semaines plus tard... Qui peut dire ce qu'il serait advenu de la France si Napoléon avait connu un destin similaire, au milieu des sables de Palestine ?
La retraite de Saint-Jean-d'Acre





Après la prise de Jaffa, Bonaparte remonte vers le Nord, le long de la côte, et s'arrête devant Saint-Jean-d'Acre. La ville est défendue par l'anglais Sidney Smith et le français Phélippeaux, émigré et ancien condisciple de Napoléon à Brienne. L'anecdote est connue : lorsque les deux cadets étaient assis côte à côte, l'inimitié était si forte que la rencontre s'achevait invariablement par des coups de pieds échangés sous la table... Près de deux décennies plus tard, l'heure est venue pour eux de régler leurs comptes.
Le 19 mars, l'Armée d'Orient met le siège devant la ville. Assauts et sorties se succèdent sans autre résultat que de creuser l'écart entre les effectifs déjà faibles de l'armée française et ceux de la garnison anglo-turque. Comme à Mantoue, Bonaparte s'impatiente devant les longueurs propres à la poliorcétique - l'art du siège - et envoie Kléber, assisté de Junot, en reconnaissance à l'Est. Les deux généraux sont aussitôt pris à partie par une forte armée turque. Ils résistent héroïquement pendant de longues heures et, au moment où tout semble perdu, Napoléon arrive à leur secours et écrase les troupes ennemies. Cet affrontement restera dans l'Histoire sous le nom de bataille du Mont-Thabor.
De retour à Saint-Jean-d'Acre, le futur empereur ne peut que constater que ses affaires vont au plus mal. Malgré huit assauts, la ville résiste encore aux assiégeants, dont les rangs continuent à être éclaircis par la peste. Pour la première fois de sa vie, il va devoir se résoudre à ordonner le repli. Le 19 mai 1799, le cortège s'ébranle vers le Sud. Tragique préfiguration de la retraite de Russie, où la fournaise remplace le froid des steppes, le sable remplace la neige, et les cavaliers Turcs les Cosaques...
La cruelle agonie de l'Armée d'Orient touche à sa fin le 14 juin 1799, avec le retour au Caire. Là, pour célébrer le retour du "Sultan El-Kébir", on lui offre un mamelouk nommé Roustam, qui restera son garde du corps pendant toute la durée de l'Empire.
Dernier succès en Orient





Le calme revenu ne va pas durer. Le 11 juillet, Sidney Smith fait à nouveau parler de lui en débarquant une armée turque à Aboukir, à l'endroit même où la flotte française a été coulée voici presque un an. Napoléon réagit avec sa célérité habituelle. Le 25, il arrive en vue de la rade où l'ennemi s'est retranché et lance l'assaut. Murat, Lannes, Marmont se précipitent dans la mêlée et enlèvent une à une les positions ottomanes. A la tombée du jour, alors que l'armée d'invasion se jette piteusement à la mer pour échapper aux sabres de la cavalerie de Murat, Napoléon peut être satisfait. Il vient de remporter sa troisième et dernière grande victoire en Orient.
Il sait malgré tout qu'il ne peut rester indéfiniment au Caire. N'oublions pas que la campagne d'Egypte est avant tout un moyen de consolider sa gloire pour, à terme, prendre le pouvoir en France. Et c'est justement ce qui le préoccupe : de la situation en métropole, il n'a pas eu de nouvelles depuis dix mois. Qui sait si le peuple, versatile par essence, n'a pas oublié le vainqueur de Rivoli pour porter au pouvoir un autre général prestigieux ? Qui sait d'ailleurs si la France n'a pas été envahie par les coalisés ? Voilà pourquoi il négocie avec l'amiral Sidney Smith qui, en échange de prisonniers, lui offre des journaux français.
Les dépêches confirment ses craintes : l'Italie, conquise de haute lutte il y a deux ans, est retombée aux mains de l'Autriche; en Suisse, les Russes progressent vers l'Ouest et la situation sur le front du Rhin n'est guère plus brillante. Il n'a plus le choix, il faut rentrer à Paris. Le 23 août 1799, accompagné de ses plus proches compagnons, parmi lesquels Murat, Lannes, Berthier, Bessières, Davout, Duroc, il reprend la mer à destination de Saint-Raphaël. Il y a là tout l'avenir militaire de la France qui vogue vers son pays natal au nez et à la barbe des croisières anglaises.
Dans l'armée, confiée au brave général Kléber, si beaucoup se scandalisent de ce qu'ils considèrent comme une désertion, d'autres trouvent ce départ plutôt amusant et affubleront leur général en chef du nom de "Bonattrape"...
Les derniers soldats de l'Armée d'Orient ne rentreront en France qu'en 1801, non sans autres faits d'armes signés Kléber et Desaix.
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