L'île d'Elbe



Sainte-Hélène et l'île d'Elbe : deux îlots minuscules témoins de l'exil de l'Empereur Napoléon Ier, un temps l'homme le plus puissant du monde. Mais la vie sur ces deux îles n'était pas tout à fait semblable : s'il est évident qu'il était retenu contre sa volonté dans les deux cas, Napoléon n'était qu'un "simple" prisonnier à Sainte-Hélène alors qu'il était roi à Portoferraio, sur l'île d'Elbe. Et le royaume de 12 000 habitants sortira transformé par le séjour de l'Empereur...
Les dates-clés :
6 avril 1814 : Première abdication de Napoléon
20 avril 1814 : Adieux de Fontainebleau; Napoléon part pour l'île d'Elbe
29 avril-3 mai 1814 : A bord de "l'Undaunted", Napoléon voyage vers l'île d'Elbe
18 septembre 1814-9 juin 1815 : Congrès de Vienne
26 février 1815 : Napoléon quitte Portoferraio et s'embarque pour le continent
1er mars 1815 : Napoléon débarque à Golfe-Juan; début des Cent-jours


De Fontainebleau à Saint-Raphael...
France, hiver 1814 : l'armée française mène une série de batailles formant ce que les historiens considèrent comme la plus belle campagne de Napoléon . Divisant les armés ennemies, frappant avec force là où on ne l'attend pas, l'Empereur tient en échec les troupes coalisées. Mais lorsque celles-ci décident de marcher sur Paris en évitant le combat, et devant les défections successives de ses maréchaux comme Marmont, Napoléon est forcé à l'abdication le 6 avril 1814. Les souverains Alliés lui laissent le choix : ils lui cèdent la souveraineté de l'île de Corfou, à la sortie de l'Adriatique, ou bien celle de l'île d'Elbe, à l'Ouest de l'Italie. Napoléon, on le sait, préfèrera la seconde : "j’ai choisi l'Île d’Elbe en raison de la bonté des mœurs de ses habitants et celle de son climat. Son peuple sera l’objet constant de mon intérêt le plus grand". Il tiendra sa parole, et sera roi pendant dix mois. A Paris, on s'engage à lui verser une pension annuelle de deux millions tandis que, soigneusement préparé préparé par Talleyrand, s'effectue le retour des Bourbons. Louis XVIII, comte de Provence et frère cadet de Louis XVI, monte sur le trône après vingt ans d'exil un peu partout en Europe.



Vient le moment des adieux : le 20 avril, Napoléon réunit les vétérans de sa Garde dans la cour de Fontainebleau. Après un discours empli d'émotion, il se prépare à choisir les hommes qui l'accompagneront dans son exil. Selon le capitaine Coignet, témoin de la scène : "il lui fut accordé six cents hommes pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer." Le jour-même, il prend la route de Saint-Raphael où il s'embarquera pour l'île d'Elbe. Le voyage de Fontainebleau à la côte Méditerranéenne durait, à l'époque, sept jours : d'abord réconforté par les acclamations et marques de soutien des Français croisés en chemin, il est déçu en traversant le Midi de la France connu pour être, comme la Vendée, fortement royaliste. Il lui faut même troquer son costume habituel des chasseurs à cheval de la Garde pour un uniforme autrichien...
Abandonné puis trahi par beaucoup de ses maréchaux, l'Empereur emporte quelques fidèles sur l'île d'Elbe : outre les nombreux volontaires, il compte dans ses bagages le général Drouot, le "sage de la Grande Armée" qui ne le trahira jamais; le général Bertrand, successeur de Duroc et de Caulaincourt au poste de grand maréchal du Palais (destiné à la garde personnelle de l'Empereur) qui l'accompagnera aussi à Sainte-Hélène; et le général Cambronne, qu'une phrase lancée au soir du 18 juin 1815 rendra célèbre.




Le 29 avril 1814, à 21 heures précises, la frégate anglaise "Undaunted" levait l'ancre pour Portoferraio, avec à son bord Napoléon et sa suite, acclamés par une salve de 21 coups de canon. Pourquoi un navire britannique ? C'est en fait Napoléon lui-même qui a désiré être escorté par ses anciens ennemis, se méfiant de la flotte française, désormais aux ordres de Talleyrand.

Le 3 mai, jour où la royauté se réinstallait à Paris, Napoléon arrivait dans la rade de Portoferraio mais, ne sachant comment il sera accueilli, il ne posa le pied sur l'île d'Elbe que le lendemain, pour la première et dernière fois de sa vie. Ce n'est qu'accompagné d'une escorte anglaise de 50 hommes qu'il débarque sur l'île. Les 12 000 habitants accueillaient leur nouveau roi : on avait voulu décorer les rues en l'honneur du monarque, mais probablement sous la pression des coalisés, rien ne se fit. Aussitôt arrivé et installé dans sa résidence des Mulini, l'Aigle se comporte en souverain et entreprend de moderniser et développer l'île.

Drouot est nommé gouverneur militaire, Bertrand directeur des affaires civiles. L'île toute entière s'attelle aux nombreux travaux : on construit des routes, des plantations, érige des ponts, creuse des canaux, améliore et modernise les carrières de marbre, ... Outre le développement économique, Napoléon s'applique aussi à la création de forces militaires : sous la direction du lieutenant Taillade, une flotte de six navires (dont le brick "l'Inconstant", qui rapatriera Napoléon en mars 1815) est entretenue; une armée tout aussi minuscule (environ 600 hommes de la Vieille Garde) est créée. L'île d'Elbe n'est pas un lieu aussi isolé que le sera Sainte-Hélène : un bateau y accoste tous les jours et débarque des touristes venus rendre visite à Napoléon (dont de nombreux Anglais, qui avoueront après la rencontre lui porter une véritable admiration), des espions et des assassins, mais aussi quelques vétérans de la Grande Armée préférant la compagnie de l'Empereur à celle de Louis XVIII et de son frère le comte d'Artois, futur Charles X.


C'est à bord de ces navires qu'arrivent la mère et une des trois soeurs de Napoléon, Letizia et Pauline Bonaparte. Elles contribueront à soutenir l'empereur vaincu et à rendre son exil moins pénible.
...et de Portoferraio à Golfe-Juan
Sur le continent, on ne reste pas inactif. Louis XVIII, après un faux départ (il promet "le maintien de certains principes de la Révolution"), commet maladresse sur maladresse : il s'adjuge la somme réservée à l'entretien de l'armée, mettant les vétérans en "demi-solde", leur solde étant, comme leur nom l'indique, réduite de moitié. Ce qui n'est pas fait pour s'attirer la sympathie du peuple... Les coalisés, de leur côté, tiennent un Congrès à Vienne en redessinant la carte de l'Europe. Les revendications des souverains respectifs ne sont pas forcément compatibles et entraînent de vives tensions au sein du Congrès, mais les Alliés s'entendent au moins sur un point : il est de notoriété publique que Napoléon est loin d'être oublié en France; il représente une menace constante pour les participants du Congrès. A Vienne, Talleyrand et Castlereagh, diplomate britannique, complotent déjà : il faut l'éloigner, voire l'éliminer...


Le principal intéressé non plus ne désire pas rester indéfiniment sur l'île d'Elbe. Il sait qu'on le réclame sur le continent et que les Bourbons sont de plus en plus détestés. La pension promise par l'article 3 du traité de Fontainebleau du 31 mai 1814 n'est pas versée; dans ces conditions, impossible de garantir la santé du petit royaume. De plus, les coalisés décrètent que les hommes qui accompagnent Napoléon dans son exil perdront leur nationalité française s'ils restent trop de temps sur l'île... Début 1815, le colonel Neil Campbell, commissaire anglais chargé de la surveillance de l'Empereur sur l'île d'Elbe et vétéran des guerres d'Espagne, d'Allemagne et de France, aurait été averti par ses espions des projets d'évasion de l'Empereur. Mais le 16 février, il s'embarque pour Livourne en Italie dans un but diplomatique : toujours méfiant, c'est avec soulagement qu'il apprend que la frégate britannique "The Partidge" faisait voile vers l'île. Campbell fut vite rassuré par le capitaine Adyee, en charge du navire : il avait vu l'Empereur, lui avait parlé, et selon lui rien ne laissait entrevoir une éventuelle évasion de Portoferraio.

Et pourtant... Pour les habitants de l'île, l'envie de départ de Napoléon est une évidence. Campbell est absent, c'est le moment ou jamais pour l'Empereur de regagner sa chère patrie. Contre l'avis de Drouot, les préparatifs, "si peu discrets que même les aveugles pouvaient les voir et même les plus idiots comprenaient ce qui se passait", vont bon train. Napoléon interdit à ses sujets de quitter l'île pour empêcher les espions d'avertir les coalisés... Le 26 février, à 7 heures du matin, sous les acclamations de la population de l'île, Napoléon, suivi des généraux Drouot, Cambronne, Bertrand, et de ses "ministres", s'embarque sur "l'Inconstant". La traversée n'est pas sans risques : le brick doit éviter les frégates françaises, la "Fleur de Lys" et la "Mélpomène" qui croisent au large de la Corse, ainsi que le navire anglais de Campbell qui se précipite vers l'île d'Elbe. Se sachant considéré comme un pirate sur lequel on n'hésitera pas à ouvrir le feu, Napoléon a fait repeindre "l'Inconstant" de manière à imiter un vaisseau britannique...


Le mercredi 1er mars 1815, derrière une avant-garde de vingt grenadiers, Napoléon débarque sur la plage de Golfe-Juan plus de dix mois après avoir embarqué sur "l'Undaunted" à la suite de la première abdication. Dès lors, il suivra la route que l'on nomme aujourd'hui "route Napoléon", fera face à des régiments qui le menaceront avant de se rallier, parviendra même à faire ressurgir la vieille fidélité oubliée du maréchal Ney, à Auxerre, et ne s'arrêtera que le 20 mars, enfin arrivé aux Tuileries, suivi aveuglément par une grande partie de la population française, pour qui les Bourbons ne sont alors plus qu'un souvenir... Du moins, jusqu'au 18 juin 1815.


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